jeudi 2 mars 2017

Victor Jara : un canto libre
 
01 Mars 2017
N’oubliez jamais tous ce que les communistes ont payé leur désir de liberté et de dignité pour les plus pauvres, sur tous les continents ils ont été martyrisés et leur sang a été versé… Le droit de vivre en paix qu’il a chanté, il l’a payé…
 
(note de Danielle Bleitrach)

lundi 27 février 2017
par   Maxence Emery

    

 
Des Clash à Zebda, de Ferré à Lavilliers, de Ferrat à U2, nombreux furent les chanteurs qui rendirent hommage au Chilien assassiné par les militaires au lendemain du coup d’État qui renversa, le 11 septembre 1973, le président socialiste Salvador Allende. « Mon chant est une chaîne / Sans commencement ni fin / Et dans chaque chaînon se trouve / Le chant des autres », lançait Jara, membre du Parti communiste et fervent soutien d’Allende. Portrait d’un artiste populaire et militant.


« De celui qui mourra en chantant/
Sortent les vraies vérités » V. Jara
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Victor Jara
Santiago du Chili, 11 septembre 1973, 14 heures. Le Palais de la Moneda est la cible de l’aviation putschiste aux mains du général Pinochet. Les militaires mitraillent l’enceinte présidentielle et contraignent Salvador Allende et les siens à la capitulation. Sa secrétaire ouvre la marche, une blouse de médecin en guise de drapeau blanc, suivie d’une trentaine d’allendistes. Tandis qu’ils se rendent, le président remonte les escaliers jusqu’à son bureau, se saisit de l’AK-47 offert par son ami Fidel Castro et place la bouche du canon sous son menton. Détonation. Alerté, le docteur Jiron quitte la file, monte à toute vitesse et constate le corps sans vie. Le suicide du président élu marque la fin des espoirs d’un socialisme démocratique, porté par le peuple quelques années auparavant et balayé par quelque général félon avec l’appui des États-Unis. Une semaine plus tard, Joan Jara suit un certain Hector dans les couloirs de la morgue : il s’est présenté à sa porte en dépit des risques encourus et affirme avoir découvert le cadavre de son compagnon. Funèbre découverte pour cette native d’Angleterre qui voit son partenaire, Victor Jara, l’un des chanteurs les plus populaires du Chili, le corps recouvert de poussière et d’hématomes, criblé de balles. Quarante-quatre, en tout.
 
Une enfance paysanne
« Le Palais de la Moneda est la cible de l’aviation putschiste aux mains du général Pinochet. »

 
Remontons le temps de quelques décennies. Nous sommes dans les années trente et l’été touche à sa fin dans le village de Lonquén, au cœur des collines de Talagante. À la lueur d’un feu, un groupe de femmes, d’hommes et d’enfants accroupis sur la terre sèche ôtent les feuilles des épis de maïs mûrs qu’ils assemblent en énormes piles. Les paysans font de cette longue nuit de travail collectif une fête, accompagnée de chants et d’histoires contées par des adultes qui en profitent pour boire des gorgées de chicha — une boisson traditionnelle. Les enfants en âge aident les adultes tandis que les plus petits jouent autour des piles de maïs sans jamais s’éloigner de la lumière rassurante du feu. Assis à même le sol, Victor, jeune garçon, observe la course des étoiles tout en jetant des regards tendres à sa mère Amanda, une petite femme trapue aux origines mapuches qui lui sourit en chantant, les mains sur sa guitare. Si le regard du lecteur se fait fuyant, par trop romantique, il se piquera de folklore, bercé par les accords grattés et enivré de boissons fermentées ; s’il se fait rasant, à hauteur d’hommes, refusant les faux semblants, il saisira alors la misère traversière dans les plis des sourires et s’attarde sur les sandales confectionnées à partir de pneus usagés.
 
Manuel, le père pochard de Victor, se montre brutal ; la mère en fait les frais sous l’œil haineux de la fratrie. Amanda tente de scolariser ses enfants, contre la volonté farouche d’un père certain que ses fils doivent au champ manier la longue charrue, certain que ses femmes doivent pétrir les galettes et tenir le foyer. Le malheur s’acharne et frappe Maria, la grande sœur, tandis qu’elle lave le linge : le chaudron se renverse et l’eau bouillante se déverse, la brûlant grièvement. Amanda la veillera de longs mois à l’hôpital de Santiago, obligeant la famille à déménager dans la capitale afin de se rapprocher de la convalescente. De lupanars en quartiers malfamés, la vie grouillante et trépidante de la grand-ville étonne et surprend. Les Jara se retrouvent confinés dans un appartement d’une pièce et dorment sur des matelas à même le sol. Amanda tient une petite cantine au marché et Victor vient parfois l’aider à la sortie de l’école catholique où celle-ci l’a inscrit. Le père est absent, préférant cultiver des melons sur un terrain acheté grâce aux revenus de son épouse. C’est désormais seule, mais loin des coups, qu’elle devra assumer la charge des siens.
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Salvador Allende à La Moneda
( 11 septembre 1973, DR)
Durant ces années de jeunesse, Victor rencontre Omar Pulga : il joue de la guitare au fond d’une cour. Sentant l’adolescent intéressé, l’homme se propose de lui donner ses premières leçons. La guitare ne le lâchera plus. Maria, infirmière, quitte le foyer familial pour se marier ; son frère Lalo devient père à seize ans ; Coca, son autre sœur, tombe enceinte et tente de se suicider. Victor, plus studieux, se lance dans des études de comptabilité — qui ne le passionnent guère. Dans sa dix-septième année, on interrompt le cours qu’il suit, en classe, afin de le prendre à part pour lui annoncer le décès de sa mère : une crise cardiaque. Désemparé, le jeune Chilien pense que le réconfort viendra du père Rodriguez, qui décèle chez lui une vocation religieuse et lui propose de rentrer au séminaire de l’Ordre des rédemptoristes de San Bernando. Rigueur de l’enseignement, chants grégoriens, sacrifices charnels et autres génuflexions éloigneront bientôt — et définitivement — Victor du sacerdoce. Il rejoint l’école d’infanterie de San Bernardo. Les permissions sont l’occasion de beuveries et s’achèvent tard dans la nuit, à la lumière tamisée des bordels à l’entour. Las de cirer les pompes des officiers, et en dépit de leurs commentaires élogieux sur ses états de service, il quitte l’armée pour se retrouver de nouveau livré à lui-même. Paquetage au dos, il s’en va demander l’hospitalité à sa sœur Marie et son époux — ce dernier refuse, arguant qu’il n’aurait jamais dû quitter ce séminaire et l’avenir tout tracé qu’il lui promettait. C’est finalement dans la población Nogales qu’il trouvera une main tendue, en la personne de Don Morgado, ami de sa défunte mère. Il accepte de l’héberger.
 
Les débuts artistiques
 
« Rigueur de l’enseignement, chants grégoriens, sacrifices charnels et autres génuflexions éloigneront bientôt — et définitivement — Victor du sacerdoce. »


Une annonce placardée dans son université. Elle propose une audition afin de chanter Carmina Burana avec le chœur de l’établissement. Victor s’y rend et devient le ténor du groupe. Avec la troupe, il décide de parcourir le nord du pays pour recueillir et étudier les musiques populaires locales. Sa vie s’en va, pas à pas, cheminer vers l’art — il apprend la pantomime et passe avec succès le concours d’entrée de l’École de théâtre de l’université du Chili. Il gagne en assurance et n’hésite pas à observer, des heures durant, un ours dans un zoo afin de jouer ledit animal dans une pièce. C’est à cette époque qu’il rencontre Joan, sa professeure d’expression corporelle et future compagne. Les Chiliens portent alors, nous sommes en 1958, Jorge Alessandri à la présidence : ancien leader de la Confédération patronale chilienne, il devance le candidat du Front d’action populaire, nommé Salvador Allende. Victor multiplie les voyages à la campagne et parfait son apprentissage des musiques traditionnelles. Il rencontre la fameuse chanteuse populaire Violeta Parra, qui l’encourage à persévérer dans son apprentissage de la guitare et de la chanson ; elle décèle chez le jeune homme certaines prédispositions. Ce sont des années de bohème que le jeune homme vit là, entre cours de théâtre, café Sao Paulo — où se produit Parra — et soirées interminables à refaire le monde et jouer de la musique entre artistes et penseurs. Par l’intermédiaire de la chanteuse, Victor rencontre le groupe Cuncumén — il enregistrera avec lui des chansons d’amour, glanées lors d’un voyage dans la province de Nuble. Il apparaît aussi sur leur album de chants de Noël et y interprète des titres spécialement écrits pour lui, d’une plume de maître, celle de Parra. Il obtient en parallèle son diplôme à l’École de théâtre et débute une carrière prolifique de metteur en scène — elle sera, comme le veut la formule, « couronnée de succès » : sa pièce sera jouée dans de nombreux pays d’Amérique du Sud.
 
Joan est une jeune mère séparée de son conjoint ; Victor ne se fait pas prier pour la courtiser — et le voilà qui parvient à ses fins. Mais il s’absente durant cinq mois, en tournée à travers l’Europe : une épreuve pour le couple, que leur correspondance permet de mieux comprendre. Joan, peu politisée, s’inquiète de ne pas être à la hauteur des idées communistes de Victor : « D’abord — écrit-il — tu me demandes de ne pas t’idéaliser, car tu ne penses pas avoir les qualités humaines pour être la compagne d’un communiste ; je devrais aussi avoir bien à l’esprit que tu n’es pas sociable, que tu crains les personnes qui vivent avec un idéal très haut et que la position intellectuelle du communisme t’effraie. […] Mon idéal de communisme n’a pas d’autre objectif que celui d’appuyer et d’encourager ceux qui croient qu’avec un régime populaire, le peuple sera heureux. J’essaierai de ne pas être obsessionnel et de ne pas oublier que sous mes pieds, il y a de la terre, et que tout autour, les gens ont deux yeux et une bouche comme moi. […] J’ai un passé qui m’aide à ressentir avec plus d’acuité les souffrances des pauvres, des exploités. Et le fait de connaître de façon aussi intime cette réalité m’empêche de l’intellectualiser. Si je le faisais, je ne serais plus moi-même, je ne pourrais plus saluer les Morgado, ni Juanito, ni même mes amis d’enfance, mes frères… et je mépriserais aussi tout ce que m’a légué ma mère. Je dois les aider, je dois me battre pour eux afin qu’ils soient les témoins, je l’espère, d’un monde meilleur. Je crois qu’en cela tu me comprends et que tu peux m’aider comme tu l’as déjà fait. Mon amour, avec toi je suis complet et si je m’éloigne de toi, je n’ai plus d’ailes… »
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(Allende, 1972, REVISTA LIFE)
Il est frappé par l’Union soviétique et reviendra chargé de cadeaux pour Manuela, la fille de Joan, qu’il aime d’une tendresse paternelle. C’est lors de cette tournée que Victor compose pour l’aimée la célèbre chanson « Paloma quiero contarte » (« Paloma, je veux te dire »). Ses succès de metteur en scène l’amènent à rencontrer Allende au détour d’une représentation. Victor témoigne déjà d’un vif intérêt pour l’homme qui à ses yeux incarne l’avenir socialiste du pays — le seul à même de renverser les conservateurs et les libéraux qui dirigent le Chili. Il devient père d’une petite fille, Amanda. Les années passent et la nouvelle campagne présidentielle bat son plein. La FRAP, l’alliance de gauche pour les élections, portée par le candidat Allende, est victime d’une campagne de calomnies. Des affiches sont placardées dans les rues, montrant des tanks russes filant droit vers le Palais présidentiel et des gosses éplorés. Clichés éculés d’une droite à bout de souffle qui tente par tous les moyens de jeter le discrédit sur l’opposition. On entend même que les enfants seront envoyés à Cuba afin d’y être endoctrinés et que le pays se verra soumis à l’Union soviétique. Certains chiliens voient dans cette campagne de diffamation la main des États-Unis, par le truchement de la CIA.
 
« Des affiches sont placardées dans les rues, montrant des tanks russes filant droit vers le Palais présidentiel et des gosses éplorés. »


Il est vrai que la révolution cubaine est dans tous les esprits : la bourgeoisie craint chaque jour un peu plus de perdre ses privilèges. Victor rencontre même quelques difficultés avec ses pièces, jugées trop marxistes par d’aucuns. La société s’affiche profondément divisée. L’artiste compose de plus en plus, puisant son inspiration dans l’amour, les classes populaires et la lutte politique. Avec la chanson « Cancion del minero » , il raconte ainsi la vie d’un mineur : « J’ouvre / J’extrais / Je transpire / du sang / Tout pour le patron / Rien pour la douleur / Mineur je suis / À la mine je vais / À la mort je vais / Mineur je suis ». Le socialisme devra attendre : en 1964, Allende perd une nouvelle fois les élections au profit du représentant de la Démocratie chrétienne Frei Montalva, qui bénéficie du report des voix obtenues par le candidat du Parti radical. Victor désespère de voir un jour le Chili gouverné par un homme proche du peuple.
 
À l’ère du disc jockey et des musiques formatées, les Parra ouvrent la Peña, une petite salle de concert, rue Carmen. Le lieu ne tarde pas à devenir incontournable pour tous les amateurs de musiques folkloriques du pays comme de l’Amérique latine toute entière. En plus de son travail au théâtre, Victor accepte de venir jouer quelques soirs par semaine. La Peña devient un laboratoire qui lui permettra de tester ses nouvelles compositions devant un public critique. À la question d’un journaliste qui voyait Victor en digne représentant de la nouvelle chanson chilienne, ce dernier lui répondra : « Il y en a assez de cette musique étrangère qui ne nous aide pas à vivre, qui ne nous dit rien, qui nous amuse un moment et nous laisse aussi vides qu’avant. » Sa notoriété grandissante, les gens commencent à le reconnaître dans la rue, ses musiques passent à la radio et les festivals l’invitent. Une simple chanson qu’il avait écrite devient une affaire d’État : il y contait la passion d’une bigote pour un curé à qui elle confessait ses péchés. Une personne malicieuse l’aurait diffusée à la radio au moment où la station émettait sur tout le territoire national. Le bureau de l’information de la présidence ordonne son retrait et la destruction de l’original. Le père Espinoza, recteur du monastère de San Francisco, déclare dans la presse : « Je ne veux ni lire, ni écouter cette chanson, mais je sais de quoi elle traite. On a bien fait de la censurer car elle est scandaleuse. Je répète les mots du Christ : Malheur au monde à cause des scandales […] et à l’homme par qui le scandale arrive. ».
 
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(Violeta Parra, DR)
À ce sujet, Victor dira à un journaliste : « Jamais je n’aurais pu penser que cette histoire que j’avais entendue à Concepcion, et qui a plus d’une centaine d’années d’existence, allait provoquer une telle réaction. Ceux qui considèrent qu’une chanson espiègle et malicieuse comme celle-là, est irrévérencieuse et insolente, sont en train de nier la décence de la création populaire qui détermine nos traditions. […] Que pensent donc ces mêmes détracteurs des chants de Carl Orff, le compositeur allemand, qui a emprunté des éléments des jeux médiévaux pour Carmina Burana ? Ceci est un critère caduc qui ne sied pas à notre siècle. L’Église elle-même a évolué. Partout dans le monde, le folklore mélange dans ses thèmes divins, le religieux et le profane. C’est cela l’esprit populaire. » Les appels téléphoniques injurieux ne manqueront pas durant cette période de censure. La société est chaque jour plus scindée. Ne serait-ce qu’à l’université où Joan donne des cours, les étudiants issus des couches aisées privilégient les compositions classiques quand les élèves plus marqués à gauche espèrent développer un style résolument plus moderne. La campagne témoigne toujours autant des inégalités entre les propriétaires terriens et les paysans. Quelques temps après, la famille, choquée, apprend le suicide de Violeta Parra. C’est aussi l’époque où Fidel Castro annonce que le Che est parti combattre sous d’autres latitudes pour étendre la révolution…
 
L’engagement
 
« C’est aussi l’époque où Fidel Castro annonce que le Che est parti combattre sous d’autres latitudes pour étendre la révolution… »


Victor s’engage de plus en plus : « L’invasion culturelle est comme un arbre feuillu qui nous empêche de voir notre propre soleil, notre propre ciel, nos propres étoiles. Par conséquent, notre combat pour voir le ciel qui nous abrite nous impose de couper cet arbre à la racine. L’impérialisme nord-américain a compris la magie de la musique et fait en sorte que notre jeunesse soit gavée de tout type de musique commerciale. Les spécialistes de la question ont pris certaines mesures : premièrement, industrialiser et commercialiser la chanson de protestation ; deuxièmement, ériger des idoles qui serviront ses intérêts en endormant la rébellion inhérente à la jeunesse. Ce sont des idoles qui subissent le même sort que les autres idoles de la chanson de consommation : elles subsistent un temps puis disparaissent. Voilà pourquoi nous sommes plus des chanteurs révolutionnaires que de protestation, parce que ce terme nous semble ambigu et parce qu’il est déjà utilisé par l’impérialisme. » Le chanteur a conscience qu’un artiste peut être un homme aussi « dangereux » qu’un guérillero grâce à son pouvoir de communication, mais il demeure réaliste et sait que cela reste insuffisant.
 
Le 9 mars 1969, à 7 heures du matin, des policiers attaquent un campement occupé illégalement par des paysans. De cette confrontation brutale, sept paysans et un nourrisson perdent la vie. On appellera cet épisode funeste « le massacre de Puerto Montt ». Les paysans n’avaient pas d’autres foyers et ces baraques de fortune, qui les protégeaient à peine des averses, reposaient sur un terrain déjà rendu extrêmement boueux par les pluies d’automne. Une vague de protestation s’ensuit. Policiers et étudiants s’affrontent. En soutien aux paysans, une grande manifestation organisée par la Fédération des étudiants et des syndicats réunit plus de 100 000 personnes. Instants de grandes émotions durant lesquelles Victor interprétera une chanson écrite suite au massacre : « Preguntas por Puerto Montt ». Chanson qui récoltera un tonnerre d’applaudissements et atteste, s’il le fallait encore, de l’engagement du chanteur. Mais ce soutien, Victor commence à le payer. La bourgeoisie le voit d’un mauvais œil. Les altercations sont nombreuses et parfois violentes — Joan craint pour la sécurité de son compagnon. On le traite de « subversif » ou de « communiste » lors de ses concerts ; on lui lance des projectiles qui le contraignent, un jour, à regagner sa voiture pour partir au plus vite. Il multiplie ses interventions au côté des communistes et sort un disque pour la compagnie discographique alternative de la Jeunesse communiste — sans leur soutien, il n’aurait d’ailleurs pas pu franchir la barrière de la censure politique.
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(Víctor Jara, à gauche, par Luis Poirot)
De nouvelles élections approchent. Allende est le candidat des partis de centre-gauche et de la gauche réunie sous la bannière de l’Unité populaire. Ils présentent un programme audacieux de quarante mesures visant à transformer l’économie et mettre fin aux injustices sociales. Parmi elles, la nationalisation des ressources naturelles du pays, la propriété étatique des banques, l’assistance médicale gratuite, un demi-litre de lait gratuit pour chaque enfant ou encore la radicalisation de la réforme agraire. Il ne reste plus que quelques mois à Allende pour convaincre. Joan et ses élèves donnent des représentations du ballet en soutien à la campagne. L’occasion d’aller voir la profonde misère qui frappe le peuple à certains endroits oubliés. Victor n’est pas en reste et chante l’hymne officiel de la campagne, « Venceremos » : sa chanson fait le tour du pays et les gens l’entonnent lors des manifestations.
 
« L’armée assure qu’elle n’aura pas recours à la force. La démocratie tient encore bon — pour le moment. »


Le jour du vote approche à grands pas. Joan, qui détient encore la nationalité anglaise, ne peut participer au scrutin ; Victor revient du bureau de vote et s’installe près de la radio dans l’attente des premiers résultats. Un coup de fil d’un proche lui apprend leur victoire imminente. Explosion de joie pour le chanteur et les siens, qui s’empressent de rejoindre les partisans de l’Unité populaire à la Fédération étudiante, tandis que, dans les rues, le peuple scande « El pueblo unido jamás será vencido » : le peuple uni ne sera jamais vaincu ! Une personne dans l’assistance enjoint tout le monde au silence ; les résultats vont être prononcés : « Salvador Allende Gossens est élu président de la République avec 36,6% des voix suivi par Alessandro Rodriguez qui en obtient 35,3% puis de Radomiro Tomic avec 28,1 % des votes. » Foule en liesse. Victor étreint fortement Joan. Mais, malgré la joie, Victor sait que l’Unité populaire devra faire face à la pression adversaire. Un journal de droite annonce quelques temps après que Victor Jara, homosexuel, a été vu en compagnie de jeunes enfants et qu’il aurait été exclu du Parti communiste : tous les moyens sont bons. Il écrira les jours suivants un démenti, exprimant son engagement, qui plus est renforcé suite à ces attaques qui témoignent avant tout de la peur que peut représenter pour eux un chanteur populaire accompagné d’une simple guitare.
 
La droite et ses représentants poursuivent leurs actions les mois suivants. Des femmes organisent des marches des casseroles vides en signe de protestation contre le gouvernement, la Kennecott Copper Company lance un embargo international contre le cuivre chilien et les bateaux sont mis à quai dans les ports européens sans possibilité de continuer le voyage ou de décharger la marchandise. À cela s’ajoute la grève des camions qui protestent contre les nationalisations. La classe entrepreneuriale s’oppose à l’Unité populaire par le biais des parlementaires et tente, par tous les moyens, de paralyser le pays. Des bandes armées dressent des barricades et attaquent les camions qui circulent encore. De ce fait, des produits de premières nécessités deviennent inaccessibles. Pour contrecarrer les effets de cette grève, Victor et Joan se joignent à d’autres travailleurs lors de travaux volontaires. Une partie de la classe moyenne s’allie à la grève ; des ouvriers essaient de dépasser les quotas de productions et des médecins forment un « front patriotique », en soutien à l’Unité populaire, afin de remplacer leurs collègues en grève. Certains éléments de l’opposition mènent des actions (toujours plus) violentes contre ceux qui osent encore braver la cessation de travail. Face à ce climat de tension exacerbée, Allende fait rentrer des militaires au pouvoir dans l’espoir de composer un gouvernement de « paix sociale ». L’armée assure qu’elle n’aura pas recours à la force. La démocratie tient encore bon — pour le moment. Victor et ses camarades craignent cependant les troubles à venir… Parallèlement, il enregistre un album sobrement intitulé La poblacion, dans lequel il raconte l’histoire du peuple, des luttes individuelles et collectives qui ont lieu chaque jour dans les bidonvilles et ailleurs.
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(Général Pinochet, DR)
Le putsch
 
La menace d’un coup d’État et d’une guerre civile se répand. Une anecdote témoigne à elle seule de la haine que peuvent ressentir certains bourgeois à l’égard de Victor : tandis qu’il se trouve dans sa voiture, au feu rouge, le conducteur de la voiture d’à-côté le reconnaît et brandit un couteau menaçant. Le 29 juin 1973, un régiment de chars d’assaut entoure le Palais de la Moneda. Le général Carlos Prats — commandant en chef des Forces armées — sort à pied, uniquement armé d’une mitraillette, et ordonne aux officiers de se rendre : ces derniers ont vite compris qu’ils ne recevraient pas l’appui espéré et obtempèrent. Les chars font demi-tour. Ce coup d’État avorté, au cours duquel un cameraman perdit la vie sous l’objectif de sa caméra, fut la première tentative aux allures de répétition générale.
 
« Les syndicats convoquent l’ensemble des travailleurs à se rendre sur les lieux de travail et l’alerte rouge est lancée. »


Au prétexte de chercher des armes, le principe d’autonomie des universités est souvent violé et la police fait régulièrement des descentes dans la faculté où Joan donne des cours. Dans ce climat d’incertitude et de tension, le couple, accompagné de leurs filles, s’en va préparer une maison sur l’Île Noir, tout au sud du pays, au cas où la situation viendrait à s’empirer plus encore — la gauche a conscience qu’il sera difficile de défendre le pays si l’armée se range du côté des opposants. À leur retour, tandis qu’ils roulent lentement sur une route peu passante en direction de Santiago, un groupe d’hommes armés, qui a repéré Victor Jara, dévale une colline afin de les attaquer. Pied sur la pédale d’accélération, Victor les évite de justesse… Le général Pratz, un légaliste refusant toute intervention de l’armée, est contraint de démissionner en raison d’attaques de la droite ; Allende nomme un certain Pinochet, général lui aussi, pour le remplacer. Le 11 septembre 1973, Victor et Joan prennent leur petit déjeuner. La radio annonce des mouvements de troupes inhabituels à Valparaiso. Les syndicats convoquent l’ensemble des travailleurs à se rendre sur les lieux de travail et l’alerte rouge est lancée. Victor, censé chanter pour le vernissage d’une exposition consacrée aux crimes du fascisme en présence d’Allende, comprend que l’événement n’aura pas lieu. Le coup d’État s’organise progressivement dans le pays, sous la férule de Pinochet. Joan repart à l’école chercher Manuela. Allende prononce son derniers discours, historique, à la radio : il enjoint le peuple à continuer la lutte « en sachant bien que plus tôt que tard ils ouvriront les grandes avenues par lesquelles passent l’homme libre, afin de construire une société meilleure ». Discours qui, chaque année depuis, continue d’être honoré par nombre de militants aux quatre coins du monde.
 
Afin de répondre à l’appel technique de la Centrale unique des travailleurs, le chanteur se rend à l’université. Des hélicoptères frôlent la cime des arbres du jardin de leur maison et foncent en direction de l’habitation de Salvador Allende, non loin de là. Victor téléphone à Joan pour lui signifier son arrivée et prendre de rapides nouvelles avant de laisser le téléphone à un autre. Le Palais de la Moneda est bombardé et incendié ; Allende vient de se donner la mort. Les heures passent, un couvre-feu est institué. Joan s’inquiète. Le téléphone sonne de nouveau — son compagnon l’informe qu’il la rejoindra le lendemain, à la première heure : le couvre-feu l’empêche de partir. Joan couche les filles et reste dans l’angoisse. L’université est ceinturée par les militaires et leurs tanks. La radio a été prise d’assaut et mise hors d’état d’émettre. Ceux qui ont tenté de sortir de l’enceinte ont été abattus. Quelques heures plus tard, l’armée tire des coups de canon sur le bâtiment — les fenêtres volent en éclats, la panique gagne professeurs et étudiants réfugiés sous les tables. Les tanks pénètrent dans la cour de l’université. Les soldats arrivent et ordonnent à tous de se réunir : à coups de savates et de crosses, ils leur imposent de se jeter ventre à terre, mains sur la nuque. Victor exécute les ordres.
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(DR)
Ils ont maintenant pour consigne de se mettre en file indienne puis de courir derrière une jeep jusqu’au Stade Chili, situé à six pâtés de maison. À leur arrivée, un sous-officier reconnaît Victor et demande qu’on le place à l’écart des autres — il se pelotonne sous les sièges du stade, mains sous les aisselles afin de se protéger du froid. Un officier de grande taille, bel homme au regard suffisant, envoie un sourire glacial à Victor en imitant le jeu de guitare, puis passe ses doigts le long de sa gorge en signe de menace. Puis il s’indigne auprès des autres militaires de la présence, en ces lieux, du chanteur et demande à ce qu’on le surveille. Les jours suivants, Victor est torturé. Des prisonniers, devenus hystériques, se font tuer sur le champ ; un autre, à bout de nerfs, se jette dans le vide et trouve la mort. Deux gardiens ramènent Victor, ensanglanté, dans la partie principale du stade. Ses amis lui lavent le visage tant bien que mal. Ils se partagent quelques biscuits. Le chanteur présente de nombreuses blessures, dont une côte cassée.
 
« Camarade Victor Jara, présent maintenant et pour toujours ! »


Les prisonniers sont séparés par groupe de deux cents et transférés au Stade National. Le Stade Chili, quant à lui, demeure plein des nouveaux arrivants. Victor demande à l’un de ses camarades un papier et un crayon ; il écrit son dernier poème, griffonné à toute vitesse. Son ami le cache dans ses chaussettes puis deux soldats arrivent afin d’escorter le chanteur jusqu’aux vestiaires. Il est de nouveau torturé de longues heures : on lui broie les mains à coups de crosses et de bottes. Nous sommes déjà le 16 septembre. Le coup d’État a eu lieu cinq jours plus tôt. Un officier remarque qu’on « ne l’entend plus chanter », en désignant Victor Jara avant de l’abattre d’une balle dans la tête. Victor en recevra quarante-quatre autres dans le corps. On retrouvera sa dépouille aux côtés de cinq autres, dans un terrain vague au petit matin. Un groupe de civils les déplace dans une camionnette pour les conduire à la morgue. Un jeune homme, prénommé Hector, y est réquisitionné ; il reconnaît le corps du chanteur populaire : il permettra à Joan de lui donner une sépulture. Quelques jours plus tard, le poète Pablo Neruda meurt de cachexie cancéreuse — des doutes persistent encore sur un possible empoisonnement. L’écrivain Miguel Cabezas dira, dans un témoignage controversé, qu’on aurait coupé les doigts de Victor Jara et que ce dernier se serait dirigé vers les gradins en signe de défi, en chantant l’hymne populaire devant ses camarades. Un mensonge ; une légende qui ne résiste pas à l’examen des faits1.
***
En l’espace d’un mois, le Chili perd trois grands hommes. Des centaines de personnes descendent dans les rues rendre hommage au poète disparu en dépit de la présence des militaires en arme. Sous les regards inquisiteurs, les manifestants récitent des poèmes tout le long du cortège — la présence des médias étrangers évite probablement les arrestations. La foule achève sa marche devant le cimetière. Et tous de scander d’une seule voix : « Camarade Pablo Neruda, présent maintenant et pour toujours ! Camarade Salvador Allende, présent maintenant et pour toujours ! Camarade Victor Jara, présent maintenant et pour toujours ! »

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